Kerry

Bien qu’ayant une trouille bleue de l’ennui et de la routine, il est des petits trucs auxquels je ne peux échapper : le petit rituel du matin, alors que les yeux encore endormis, mes mains cherchent à tâtons les différentes pièces de ma cafetière italienne, renverse la moitié du café à côté ce qui fera à coup sûr brûlé le précieux breuvage et lui donnera un petit goût de serre-joint rouillé.

Le matin c’est un moment que l’on ne partage qu’avec soi-même - que l’on vive seul ou à plusieurs. 

Personnellement, c’est dans cette brume qu’intervient un élément spécial dédié à ces précieuses minutes de la journée (je vais sembler très vieux jeu à certains) : la radio. Et depuis que je vis seule, cette première connexion avec le monde a pris des proportions jusqu’ici insoupçonnées. Lorsque je vivais encore en France et sans être patriote pour deux sous (sinon je ne me serai pas exilée), j’avais un petit faible pour France Radio, en particulier France Info et France Inter. Leurs émissions matinales sont en effet des plus efficaces pour mettre doucement le monde en marche à la lumière du jour naissant (ou pas d’ailleurs, tout dépend de l’heure à laquelle on se lève).

Mais depuis mon départ, ces réveils matinaux manquent à l’appel et c’est ainsi qu’on se rend compte à quel point certaines voix du poste nous sont familiaires (je pense en particulier à ce jour tragique où Patrice Gelinet s’est vu remplacer par Jean Lebrun pour 2000 ans d’Histoire). Puisque bien que la technologie nous permette d’écouter maintenant les programmes en streaming - comme on l’aura compris, il m’est difficile de mettre mon cerveau en action à cette heure particulière et m’approcher de mon ordinateur relève simplement de la mission impossible… Qui plus est, étant 6 heures derrière tout le monde, on en est déjà aux programmes de mi-journée qui - on en conviendra - ne sont absolument pas adaptées à l’état d’éveil.

Après moultes gambergeages, le compromis trouvé est de taper dans les radios classiques locales (WQXR pour les New Yorkais). Le contenu étant tellement pré-défini, mon cerveau peut gentiment prendre son temps avant que de commencer une nouvelle journée dans la langue de Shakespeare. En effet, les radios classiques émettant pour un auditoire d’initiés, elles se perdent rarement en blablatages intempestifs.

Encore que, la semaine dernière, la “newsreader” nommée Kerry Nolan étant en vacances, j’avoue m’être sentie un brin orpheline. Le paradoxe étant que ce qu’elle annonce étant rarement joyeux, j’entretiens avec cette voix un rapport un peu ambigu. Ajoutant à mon désarroi de ne pouvoir démarrer mon monologue quotidien avec cette interlocutrice aux réponses inexistantes, un programmateur facétieux faisait la part belle à Mahler, qui en tombant dans l’homophone de bas étage, ne porte pas si mal son nom.

Je ne sais si un jour il m’arrive de croiser la-dite Kerry dans le subway, je n’aurai le courage de l’aborder ou de lui dire combien sa voix rythme mes réveils et fait passer l’amertume de mon café, en le noyant dans les nouvelles d’un monde qui ne marche que sur une patte. 

En y réfléchissant, être newsreader, c’est un peu comme être cancérologue : pour 10 sales nouvelles annoncées, on en a parfois une de bonne. Mais quelle que soit la nouvelle, bonne ou mauvaise, Kerry a une belle voix qui pourrait presque me faire dire que les Etats-Unis rejoignant le tiers-monde ce n’est pas si grave. Ou peut être est-ce juste le fait que ce soit le matin. C’est grave docteur ?